La fécondité spirituelle
Nous publions ici des extraits du témoignage1 de Paul et Marie-Louise Macé paru en 1947. Très émouvant, il ne cache rien des difficultés du couple confronté à la stérilité mais ouvre des perspectives sur cette fécondité spirituelle des époux qui se soumettent à leur Créateur.
Bien que nous soyons maintenant un vieux ménage qui fêtera cette année ses noces d’argent, nous n’avons pas oublié ce que représente de souffrances quotidiennes, la vaine, l’épuisante attente de l’enfant que l’on désire. C’est d’abord avec un dépit enfantin, puis avec sérieux, avec inquiétude, avec angoisse, enfin avec désespoir que, de mois en mois, la jeune femme voit son espoir déçu.
Chacun donnait un avis autorisé, un conseil ; la jeune femme, quelquefois de santé délicate, acceptait des expériences médicales pénibles, douloureuses, et retombait chaque fois plus bas pour avoir de nouveau espéré. Il faut supporter la pitié des uns, l’inconscient égoïsme des autres, le regard complice de ceux qui pensent que vous êtes comme eux des « malins », le mépris de bien-pensants mal élevés qui vous croient calculateurs et vous le disent en face.
Mais surtout le cœur se brise à la pensée que nous ne pourrons jamais tenir dans nos bras un de ces adorables nouveau-nés (que Dieu, seul adorable, nous pardonne, mais les tout-petits sont si près de lui !) en se disant : « Il est à moi... à nous ! »
À la pensée de ne jamais voir un enfant se jeter sur vous en vous appelant « maman ». Elles nous sont refusées, les caresses maladroites et douces ! Refusées, toutes les joies familiales qui défilent à côté de nous : les gâteaux d’anniversaire, Noël et les souliers, les grandes vacances, les baptêmes et les premières communions, nous pouvons même dire les mariages puisqu’une sœur, mariée le même jour que nous, est maintenant jeune grand-mère ! (…)
Car pour l’homme, plus encore que pour la femme, la peine se double d’une humiliation. Il est l’aboutissement d’une race et sa grande dignité est de devenir lui-même chef d’une nouvelle lignée. Aux jours noirs, la femme s’afflige outre mesure que son mari soit frustré par elle de cette dignité, que sa vie d’homme soit tronquée, qu’il ne connaisse jamais le plus grand de tous les sentiments humains : la paternité ! Aux heures sombres, ils voient l’un et l’autre une sorte de malédiction peser sur leur foyer. L’Église, dans sa liturgie, nous présente les enfants comme une bénédiction. Un doute s’installe en eux sur le bien-fondé de leur vocation conjugale. Dieu les aurait-il voulus ailleurs ? Ont-ils manqué de générosité pour suivre un autre appel ? Ah ! oui, que de serrements de cœur, de déceptions, de doute, de désespoir dans cette simple phrase : « Nous n’aurons pas d’enfant !
Je dois à la vérité de dire que nous avons été très aidés par des dispositions naturelles d’abord : une sorte de philosophie, de sagesse humaine, une hygiène de l’âme qui, quoique un peu terre-à-terre, ne m’apparaissent pas, avec le recul du temps, tout à fait négligeables. Chez mon mari, ce furent plutôt une parfaite simplicité et une absence d’imagination déréglée qui l’empêchèrent de se désoler d’une chose inévitable ou de regretter un bonheur qu’il n’essayait pas de se représenter inutilement ; chez moi, un effort persévérant de discipline intérieure pour maîtriser la nervosité qui favorise l’idée fixe, la sensibilité qui recherche avidement un objet de tendresse, l’imagination qui nous montre le bonheur auquel nous aspirons sous des couleurs séduisantes et parfois trompeuses.
Ce n’est que peu à peu, et assez récemment d’ailleurs, que le fruit surnaturel a mûri sur notre arbre trop humain et que nous avons compris qu’il y avait autre chose de beaucoup plus grand dans nos vies. Il nous apparut que notre attitude négative de laissés pour compte qui cherchent à tirer le meilleur parti d’une vie compromise ou gâchée, était fausse et que dans la pensée de Dieu notre épreuve constituait un appel, une vocation et exigeait un témoignage spécial. Nous avons compris que, dans un monde athée qui ne reconnaît plus sa souveraineté, nous devions témoigner que Dieu est le maître.
Lui qui dispose, dans sa création, les ombres et la lumière, les grandes étendues stériles à côté des plaines fécondes, a mis, près des foyers peuplés, des foyers déserts, où l’homme et la femme, agenouillés devant Lui, le reconnaissent comme Maître de la vie, digne d’une même adoration pour le don ou le refus qu’il nous fait de sa fécondité. Dans l’organisation de son royaume, sa volonté est la Loi. Il dit à l’un de ses serviteurs : « Va », et il va ; à l’autre : « Viens », et il vient ; à celui-ci : « Fais ceci », et il le fait.
Peu importe l’ordre de mission que chacun reçoit : la seule chose essentielle, au jour de notre Annonciation, est d’être dans l’attitude de la Vierge et de prononcer le Fiat total et plein d’amour. Attitude plus facile, il faut le reconnaître, pour ceux qui ont la certitude de leur stérilité, beaucoup plus épuisante et méritoire, mais tout aussi nécessaire, pendant la période où l’on attend, où l’on espère encore.
Cette adhésion de l’âme est féconde. Nous avons compris que notre foyer, béni par Dieu au jour de notre mariage, privé de cette fécondité visible que sont les enfants, connaîtrait, par le sacrifice accepté, une fécondité spirituelle et que notre Fiat donnerait le Christ aux âmes. Mais, pour cela, il ne faut pas tarir en soi les sources de la vie, il faut garder sans raideur ni durcissement le cœur paternel et maternel que Dieu nous a donné et le porter aux autres.
Les pères et les mères de famille ont bien besoin de nous. Il faut permettre au jeune ménage chargé d’enfants de « dételer » et de souffler un peu au bout du sillon, aux foyers amis de trouver chez nous une chaleur et peut-être une lumière. Surtout, parce que nous avons porté dans nos cœurs cette hantise de l’enfant, nous sommes plus particulièrement à son service. Enfants de la famille que l’on nous confie pour leur santé ou leur travail et dont nous devenons un peu le père et la mère pendant quelques mois, quelques années peut-être ; enfants du patronage que nous emmenons ensemble et à qui nous avons procuré au cours de trois étés, une atmosphère familiale chrétienne ; enfants abandonnés que nous recueillons... L’été revenu, notre maison à la campagne est comme une ruche bourdonnante où chacun retrouve ses habitudes. Ils vont et ils viennent, nos enfants d’occasion, toujours repris par des parents quelquefois ombrageux ; ils s’éloignent sans regarder en arrière.
Nous nous retrouvons de nouveau seuls, au coin de notre feu, dans notre grande maison vide, « la main dans la main » et une émotion profonde nous vient de sentir que le seul don humain qui nous soit fait total, c’est nous-mêmes l’un pour l’autre.
Pour que notre épreuve ne brisât pas notre amour, il a fallu approfondir, plus que d’autres, notre intimité, garder l’ardeur de notre tendresse, chercher à notre foyer des raisons et des buts solides. L’enfant est pour la plupart le ciment de l’amour ; le ciment, pour nous, aura été notre épreuve commune, nos échanges de tous ordres facilités par notre vie plus calme, nos essais de dépassement, notre vocation à l’Action catholique, presque impossible si nous avions eu la charge d’enfants et qui nous réserve tous deux pour le champ même du Seigneur.
Il nous semble d’ailleurs qu’il faudrait aller plus loin encore et que si la stérilité est un appel au don de soi plus disponible et plus apostolique, à une intimité conjugale approfondie, elle exprime aussi la volonté de Dieu d’une prière accrue chez ceux qui sont frappés. Comme Moïse étendant ses bras sur la montagne pour ceux qui combattaient dans la plaine, nous sommes peut-être tenus de prier pour nos frères à qui Dieu a donné l’écrasante charge et la responsabilité de la fécondité. Tenus aussi de rester plus souvent auprès du Seigneur.
