Couple sans enfant : témoignage 2
Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j’aime,
Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur ! l’été sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants !
Victor Hugo, Les Feuilles de l’Automne, XIX
Seulement témoin !
Jacques Glières me demande un témoignage sur un sujet grave, délicat à traiter, toujours douloureux, destructeur parfois mais de plus en plus actuel. En effet, il touche aujourd’hui tous les milieux y compris les milieux catholiques traditionnels plus préservés, a priori, d’habitudes malthusiennes.
Je ne suis pas médecin, ni nutritionniste, encore moins psychologue, psychiatre ou psychanalyste. Je suis un quinquagénaire, marié depuis trois décennies, sans enfant et à qui l’on demande un témoignage qui aura les imperfections du cas particulier : celui d’un couple où aucune raison médicale d’infertilité ou de stérilité n’a été identifiée.
Ce témoignage s’adresse à un large public, aussi bien ceux qui sont directement concernés que des jeunes fiancés ou toute personne intéressée par le sujet, en espérant avoir la délicatesse nécessaire et ne blesser personne.
Laisser les choses à leur place !
Dans un écrit, Maurras, éternel célibataire, voulant faire comprendre à son interlocuteur la différence entre théorie et pratique, à propos d’un sujet politique, probablement l’opportunité d’une alliance, lui dit : « Vous êtes en train de m’expliquer qu’une femme, souhaitant un enfant de l’homme qu’elle trouve beau, intelligent, et qu’elle aime peut-être, s’adresse à lui et déclare : " Monsieur, unissons-nous et concevons maintenant l’enfant que je désire de vous ". Voyez-vous, reprend-t-il, en pratique ça ne se passe pas comme cela ! »
Cette histoire entendue dans le cercle familial, à un âge où je n’étais pas très éclairé sur la chose, ni sur le fait politique d’ailleurs, me faisait rire alors que je ne comprenais pas de quoi il s’agissait mais me laissait penser que cela devait présenter une certaine complexité ! On peut tirer de cette anecdote deux leçons qui sont liées :
La première est que la hiérarchisation nécessaire, des fins du mariage doit être vécue au quotidien comme un tout. En pratique, personne n’accomplit l’acte conjugal le lundi en vue de la fin première et le mardi, en vue de la fin secondaire ; ces deux fins sont liées intimement de sorte que la fin secondaire doit rester ce qu’elle est, ni plus, ni moins, et que la fin première adviendra si elle le doit. En pratique, il ne suffit pas de se dire que la fin secondaire (soutien mutuel des époux) est atteinte pour ne plus souffrir de ce que la fin première n’est pas réalisée. Les deux interagissent en permanence.
La deuxième leçon consiste donc à ne pas intellectualiser les sujets ou les difficultés. Les considérations théoriques, techniques, médicales, morales même, ne doivent pas ajouter de la confusion, voire créer des obsessions, et encore moins conduire à des actes contraires à la réalité de la relation conjugale voulue par Dieu.
La souffrance et les croix ?
Si le désir d’enfant va de soi en se mariant, il n’est pas présent à la conscience en permanence ; l’absence d’enfant ne se fait pas forcément ressentir au début. C’est au bout de quelques temps qu’une inquiétude puis une souffrance apparaît de façon insidieuse, diachronique et surtout différente entre la femme et l’homme...
- Insidieuse parce qu’elle n’est pas avouée, on n’en parle pas, on veut préserver l’autre…
- Diachronique parce la femme y est ramenée régulièrement. Son être étant de porter cette nouvelle vie attendue, la souffrance apparaît plus tôt et plus fréquemment alors que le mari est peut-être plus dilettante, il a la vie devant lui !
- Différente, véritablement incarnée chez la femme, elle est beaucoup plus intellectualisée chez le mari qui doit en être conscient et redoubler de délicatesse.
Cette souffrance est-elle partageable ? C’est bien sûr une croix à porter à deux. Il le faut nécessairement pour tenir dans la durée et progresser. Mais une part de cette souffrance reste intime et ne peut se communiquer. Si chacun est seul face à elle, c’est aussi la croix portée à deux qui permet à chacun d’affronter cette part intime de la souffrance qui se porte seul !
Quelques conseils pratiques aux jeunes ménages confrontés à l’épreuve de la stérilité
Maris, ne laissez pas votre femme aller seule chez le médecin… Méfiez-vous aussi bien du Diafoirus que du super technicien. Le premier peut vous faire perdre du temps ; le second va vous emmener souvent sur des voies moralement inacceptables. Une femme seule face au médecin est en situation de fragilité : c’est à deux que les explications ou les choix se font, y compris et surtout face au médecin.
Les examens et les protocoles peuvent être intrusifs ; ils doivent être bornés par une morale connue et comprise. Formez-vous sérieusement sur ces questions car personne ne le fera à votre place. Ensuite, vous avez la grâce d’état pour décider sans laisser quiconque, fût-il doté d’une autorité morale ou scientifique, pénétrer dans votre intimité.
Cette épreuve ne doit pas conduire à exacerber des blocages anciens, d’ordre familial notamment. Ceux-ci doivent donc être réglés avec beaucoup de prudence et de discernement.
Enfin, c’est une épreuve qui demande une grande humilité et des sacrifices. Il faut renoncer à une descendance, à la fierté de pouvoir montrer autour de nous une famille nombreuse, parfois avec des incidences patrimoniales cruelles. Les conséquences et les choix à faire doivent être regardés en face !
Et l’adoption ?
Un couple sans enfant en vient, à un moment ou à un autre, à se poser la question. Sans doute, suis-je mal placé pour en parler puisque nous n’avons pas fait ce choix.
Cependant, mon point de vue est que l’adoption ne constitue pas, en soi, une alternative à la stérilité car elle n’est pas – et ne doit pas être – destinée à combler un désir d’enfant insatisfait par la nature sous peine de graves désillusions. L’adoption est d’abord un acte de grande charité en vue du bien spirituel et temporel d’un enfant qui n’a pas eu la chance de naître ou de vivre dans un foyer. En adoptant, on ne doit pas penser à soi mais à l’enfant.
Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas adopter… Mais cette démarche, ne vous l’imposez pas, ne l’imposez pas au conjoint. C’est-à-dire ; elle doit puiser sa source dans un grand amour et non une frustration d’un désir insatisfait ; elle doit être prise à deux, sans faux semblants ou hésitations cachées ; elle doit également être expliquée avec beaucoup de douceur et de pédagogie à la famille élargie pour éviter des incompréhensions et des tensions familiales.
Penser la famille de façon large
Soulignons pour conclure que la disponibilité du couple stérile peut être utilement utilisée au profit de la famille au sens large. On pense bien sûr aux parents âgés mais aussi aux neveux et nièces. Sans s’immiscer dans l’éducation des parents, il se crée parfois une grande complicité qui permet, à certaines étapes de la vie, de défaire certains nœuds pourvu que les choses se fassent avec tact. Et ce lien particulier qui se noue avec les enfants de nos frères ou de nos sœurs, est d’un grand réconfort et comme une invitation à penser la famille de façon plus large. Celle qui n’oublie pas les grands-parents, les parents proches ou plus éloignés, et même parfois des personnes non liées par le sang mais naturellement intégrées au cercle familial au fil des ans, par une grande proximité affective et une façon d’être et de penser en harmonie avec les habitudes familiales. Se sentir utiles à toutes ces personnes est d’un grand réconfort qui ne supprime pas l’épreuve mais en atténue la souffrance.
