La maison dans la littérature anglaise
Derrière les joies et les peines des personnages de roman, il y a souvent une présence discrète, pesante, envoûtante ou enchanteresse. La maison, le foyer n’est jamais neutre. Au mythe devenu poncif du manoir hanté répond celui du havre de paix protégé du monde. Étonnamment, la littérature anglaise propose spontanément beaucoup plus d’exemples de ces récits où la demeure occupe une place de premier plan.
«Hurle-Vent est un provincialisme qui rend d’une façon expressive le tumulte de l’atmosphère auquel sa situation expose cette demeure en temps d’ouragan. » La maison qui donne son nom au chef d’œuvre d’Emily Brontë est loin d’être un refuge. Lieu désolé, battu par les vents, son aspect austère, avec ses « fenêtres étroites […] profondément enfoncées dans le mur » reflète à la fois la violence des passions qui s’y déchaînent avec la force de la tempête et la noirceur des haines renfermées à l’intérieur des grands murs de pierre. La maison n’est plus seulement décor : dans ce paysage à la fois grandiose et ravagé, les sentiments ne peuvent s’exprimer qu’avec intensité, la cruauté des hommes s’accorde à la sauvagerie de la demeure perchée sur le plateau, luttant contre le vent et fermée sur elle-même. Un autre roman anglais bien connu, Rebecca de Daphné du Maurier, fait du château de Manderley un personnage de son récit à part entière. Toute empreinte de l’influence néfaste d’une défunte, femme malfaisante qui semble régner sur les survivants par delà la mort, la maison de famille de Maximilien de Winter devient un mausolée à sa mémoire dans lequel l’héroïne, innocente jeune fille, se sent peu à peu étouffer.
À l’inverse de ces maisons dont les murs sont imprégnés d’obscurité, d’autres recèlent une sorte de pouvoir qui fortifie ses habitants. Elisabeth Goudge bâtit nombre de ses romans autour d’une demeure solide, refuge protecteur d’une lignée. Une trilogie qui reprend l’histoire de la même famille, les Elliot, peint notamment l’influence bienfaisante d’un logis. Le premier tome, Le Domaine enchanté, présente une famille déchirée de l’intérieur que la grand-mère, à l’âme de feu, accueille dans sa grande maison de campagne du Hampshire. Le rayonnement de l’une et de l’autre contribue à guérir les blessures et retisser les liens jadis détruits. Dans le second tome, L’auberge du pèlerin, Elisabeth Goudge va plus loin et évoque discrètement la foi qui va redonner un sens à la vie de famille et une âme à la maison à l’occasion de la découverte d’une ancienne chapelle à l’intérieur d’un relais de chasse que la famille aménage. Chez Elisabeth Goudge, l’âme est belle et ces maisons qui abritent drames et joies sont le théâtre de bien des conversions du cœur, sur fond de vie quotidienne.
La maison de vacances de Marcel Pagnol, le Combray de Marcel Proust, le moulin d’Alphonse Daudet…. Côté France, les maisons ont inspiré nombre de nos grands auteurs. Il s’agit du sanctuaire qui garde précieusement les souvenirs d’enfance ou la tranquillité de l’auteur. Mais les écrivains anglais, ici des femmes, peut-être à cause de leur insularité, ont fait des maisons les personnages principaux de leurs récits. Certes, la demeure est en partie le reflet de ceux qui y vivent. Mais elle semble aussi contenir une force inconnue qui façonne ses habitants. Sans tomber dans la superstition, il nous semble que cette évocation terrible ou poétique des foyers recèle une part de vérité.
