La maison : un lieu sacré
Quel thème inépuisable depuis Ulysse traversant mille épreuves pour rejoindre sa maison d’Ithaque après la guerre de Troyes ! Et Joachim du Bellay n’a-t-il pas exprimé mieux que quiconque cette nostalgie de la maison natale qui étreint celui qui vit loin de chez lui :
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?
La maison, humble chaumière ou château, est aussi nécessaire à la vie de famille que l’air pour respirer et pourtant ne sommes-nous pas appelés, tôt ou tard, à nous arracher au foyer domestique que ce soit par nécessité professionnelle et économique, pour répondre à l’appel d’une vocation, ou encore par la mort qui vient nous arracher de façon définitive ?
La vie du Christ nous rappelle l’état de précarité dans lequel nous vivons sur cette terre : avant la vie cachée à Nazareth, il y a la naissance dans une étable et la fuite en Égypte et après… une vie itinérante à supporter la chaleur, la fatigue et bien souvent l’hostilité de ses contemporains ! Mais notons que le Fils de Dieu a quand même vécu près de trente ans dans la douceur et l’intimité d’une maison, auprès de sa Mère, condition manifestement nécessaire à la réalisation de sa mission terrestre.
En effet, à l’instar du « spirituel couchant dans le lit de camp du temporel » pour reprendre la fameuse phrase de Charles Péguy, la vie de famille, y compris sur le plan spirituel prend racine et se développe dans une maison qui n’est pas seulement un habitat destiné à nous protéger de la pluie et du vent mais un espace sacré. Ceci était admis dès la plus haute antiquité avec la présence des dieux domestiques, les dieux Lares ou les Pénates, sensés protéger le foyer familial. Le christianisme renforce cette dimension sacrée de la maison par tout un ensemble de rites - bénédiction, présence de statues et de crucifix, buis bénis, cierges, prières familiales - destinés à protéger la maison et le foyer des intempéries, de la destruction et surtout de l’emprise du démon. Il attache aussi une importance particulière au rôle de la femme et l’Église n’a cessé de rappeler le rôle irremplaçable de l’épouse pour donner une âme au foyer et à la maison.
Dans une allocution aux jeunes époux du 25 février 1942, Pie XII rappelle que « c’est un fait hors de doute que la femme peut contribuer plus que l’homme au bonheur du foyer » et plus loin, il les met en garde : « Entraînez-la, attirez-la hors de sa famille par un de ces trop nombreux appâts qui s’efforcent à l’envi de la gagner et de la retenir : vous verrez la femme négliger son foyer, et qu’arrive-t-il sans cette flamme ? L’air de la maison se refroidira ; le foyer cessera pratiquement d’exister et il se changera en un précaire refuge de quelques heures ; le centre de la vie journalière se déplacera pour son mari, pour elle-même, pour les enfants. »
Chers amis, notre maison n’est pas un gîte de type Formule 1. Dans un monde qui n’a de cesse de déstructurer les liens familiaux et de déraciner des millions de gens, la maison familiale est plus que jamais une absolue nécessité pour construire une vie de famille, éduquer nos enfants et leur donner la stabilité psychologique nécessaire. En effet, l’enracinement est la condition de l’identité et de la construction de la personnalité : Jésus était un somewhere1 et non un anywhere2 vivant dans un monde globalisé3 ; d’ailleurs, n’était-il pas appelé Jésus de Nazareth ?
Bien matériel et bien spirituel, accordons donc à notre maison l’intérêt qu’elle mérite en tant que moyen indispensable à la réalisation de la vie familiale mais sans non plus en faire un but en soi. Qu’elle soit un havre de paix où chacun puisse s’exclamer comme nos voisins d’outre-Manche : Home sweet home !
